INTERVIEW – DITZ

Deux ans que le premier album The Great Regression nous a agressé les oreilles et voilà que DITZ ouvre les stades pour IDLES. Une ascension imprévisible mais méritée pour un groupe au son reconnaissable entre mille et dont la sympathie n’altère en rien l’intensité de leur musique. Sens de la punchline et anecdotes bien senties, Cal au chant, Jack à la guitare et Sam à la batterie nous ont gâté une fois de plus.

Cette interview aurait dû se faire en octobre 2022. Vous étiez programmé à Pau pour les 10 ans du label A Tant Rêver du Roi mais votre présence avait été annulée à cause d’une pénurie d’essence en France. Vous vous en souvenez ?

Jack : C’était horrible. Avant ça, on avait réussi à faire un concert à la dernière minute car on avait pu trouver une station pour faire le plein mais pour celui-ci, on n’a pas pu faire autrement. Ça nous aurait demandé de siphonner quelques camions. (rires)

A la sortie de votre premier album, The Great Regression en mars 2022, votre bio insistait que vous étiez le nouveau groupe préféré du chanteur des IDLES. Aujourd’hui, vous ouvrez pour leur première tournée des stades en Europe. La boucle est bouclée ?

Cal : Pour le moment, c’est notre quatrième concert de la tournée et c’est incroyable. Je crois que c’est le seul groupe de cette taille, avec la capacité de jouer dans des salles pareilles, que nous pouvons vraiment accompagner. La plupart des groupes de stades ne peuvent pas nous avoir comme première partie. C’est pourquoi nous sommes si chanceux. 

Jack : C’est vraiment génial, je me verrais bien jouer tous les soirs devant des publics de 4/5/6 000 personnes. Ce sont nos plus grandes scènes et de loin. La plus grande foule devant laquelle nous avons joué jusqu’alors, c’était La Route du Rock en 2022. 

‘J’adore, c’est dément, je pourrais faire ça pour toujours. A aucun moment en faisant notre musique on pouvait s’attendre à avoir un public de cette taille dans la même pièce que nous.’

Sam : Le premier soir à Porto en sortant de scène, c’était une expérience tellement différente des salles auxquelles nous sommes habitués. J’ai l’impression que nous avons réussi à être plus dans le rythme, que ça nous semble déjà moins étrange mais ça n’enlève rien à la folie et à l’étonnement que ça nous procure. Avec IDLES, on s’y retrouve en termes d’énergie, de son et surtout, ils sont capables de sortir des shows si forts, si réussis tout en combinant anciens et nouveaux morceaux. 

Le public présent à ces concerts est aussi assez curieux car IDLES met en avant régulièrement des groupes récents qui leur plaisent. 

J : Ca nous arrive d’assister à des concerts d’autres groupes, rarement dans ce genre de salles mais j’ai le souvenir d’avoir vu à Birmingham par exemple les Eagles of Death Metal ouvrir pour les Arctic Monkeys et… tout le monde s’en foutait.

D’ailleurs, comment vous êtes-vous rencontrés pour la première fois avec IDLES ?

J : J’ai travaillé pour eux en tant que roadie pendant 3-4 ans. J’aime à penser que ce n’est pas pour ça qu’ils nous ont fait confiance pour la première partie. Ce n’est pas comme si j’écrivais à Joe tous les jours pour lui demander d’ouvrir pour eux. On a joué une première fois ensemble à Bristol dans un festival en 2019. Ils avaient fait la programmation d’une des petites scènes et il y avait aussi Heavy Lungs, Treeboy & Arc et Talk Show. On a rejoué ensemble à Vienne via notre promoteur et visiblement, ça s’est bien passé puisque le coup de fil est arrivé pour partager cette tournée ! J’espère qu’on a gagné notre place au mérite.

Qu’importe la salle, tant qu’on a le public

Certainement, puisqu’ils choisissent eux-mêmes leurs premières parties : il n’y a pas de hasard ! Votre premier album est très furieux, bourré d’énergie. Vous avez eu du temps pour le sortir avec 5 ans entre votre premier EP et sa sortie. Est-ce que c’est facile pour vous de garder ce niveau de tension et d’excitation sur la durée d’un album complet ? 

C : C’était étrange parce qu’on a en effet mis du temps pour écrire le disque. On a gardé certaines chansons pendant 5 ans. A un moment, on avait juste un nouveau morceau par an. On jouait énormément de concerts, ce qui laissait assez peu de temps pour écrire. C’est quelque chose qu’on a appris pour les nouveaux titres que nous avons écrits, on a dû trouver une nouvelle méthode de travail. A la fin 2023, nous avons pris du temps pour préparer la suite et il semblerait que ce soit plus rapide pour nous maintenant d’écrire et d’enregistrer. 

J : Avant, on s’y prenait un peu comme si on lançait une fusée. Maintenant, on y va plus à l’instinct et naturellement. Le résultat de ce qu’on fait, c’est notre présence dans une pièce en train de faire de la musique donc on essaie de se faire confiance et de ne pas devoir se mettre dans un état ou un contexte particulier avant de composer. 

S : Avec les confinements, c’était plutôt cool parce qu’on avait aussi le temps de produire. Jack nous envoyait des idées de morceaux, on pouvait tourner autour parce qu’on avait rien à faire. Les nouveaux morceaux sont…

C : On a accidentellement déjà dit en interview qu’on avait enregistré le nouvel album donc on peut te le dire. (rires) 

Au début, on se trouvait lents dans l’écriture de ce deuxième disque mais quand on compare avec le premier, on a été beaucoup plus rapide. On a compris pourquoi on avait ce rythme. Ce n’est pas vraiment logique de jouer autant de concerts si tu veux écrire. On sait que s’ il y a un troisième album, il va falloir ralentir ce rythme de 70 concerts par an. A la fin de cette tournée, on aura déjà 40 concerts joués. D’ailleurs, la seule raison pour laquelle Paris n’était pas dans nos dates françaises il y a un mois, c’est parce que nous étions déjà prévu pour jouer ici ce soir. La France est l’un des pays où nous préférons jouer, sans aucun doute. Le Marché Gare à Lyon a été l’un des meilleurs concerts que nous ayons, Angers était dingue aussi avec un public très engagé.

‘La différence entre les salles de 100 à 400 personnes et les stades, c’est que tu dois vraiment faire attention au public. Jusqu’à 400 personnes, tout le monde est plus ou moins dans le même lieu : tu ne dois pas vraiment jouer avec les gens du fond. Dans les stades, je me demande vraiment comment connecter avec les gens que je ne vois pas.’

C’est pourquoi je regarde IDLES jouer tous les soirs sur cette tournée parce qu’ils arrivent à faire ça très bien. Bien sûr, tout le public connaît leurs chansons mais c’est très difficile de se mettre dans les pompes d’une personne au fond de salle et de réussir à connecter avec elle. 

 

Vous jouez partout : dans les salles, dans les bars, en festivals, dans la rue devant Balades Sonores fin 2022. 

C : Pour Balades Sonores, ils ont eu deux amendes ce soir-là : une pour le bruit qu’on a fait, l’autre pour la vente de bières. 

Ma question est simple : qu’est-ce qui pourrait rendre un concert de DITZ impossible ?

C : Je crois qu’on trouverait toujours un moyen ! On a joué dans des endroits un peu limites en termes de capacité et de conditions, on s’en est sortis. J’aurais bien envie de retourner dans des villes où on a eu des concerts assez sauvages comme Leicester. Mais le vrai blocage viendrait du manque d’adaptateurs pour les prises électriques anglaises. Sans ça, on est morts. (rires)

Ce qui est assez marquant sur votre disque, c’est que le résultat est à la fois agressif et addictif, violent et très fun. Lorsque vous composez, est-ce que vous faîtes attention au caractère accrocheur de votre musique ?

C : Il y a des refrains, bien qu’assez rares. Tout comme des mélodies.

J : Inévitablement, tu es inspiré par les groupes que tu adores. Volontairement ou non. Ceux qui disent le contraire mentent. Inconsciemment ou non d’ailleurs. On garde par contre un large spectre d’influences pour éviter la caricature et la parodie. Par chance quand on a enregistré l’album, c’est le moment où on a arrêté de sonner comme nos influences. Sur l’EP, tu pouvais entendre que l’on écoutait Gilla Band, Metz, DIIV, Foals… Sur le disque, c’est là où on a trouvé notre son. 

‘’A cause des confinements, nous n’avions pas vu de concerts pendant longtemps. La seule musique live que nous avons vu et la seule manière dont nous pouvions nous procurer cette adrénaline venait de notre groupe en salle de répétition. Le meilleur groupe que j’ai vu en live en 2020, c’est le nôtre !’’ 

Avec le temps qui passait, à pratiquer et à chercher votre propre son : est-ce que vous avez eu un moment particulier où vous vous êtes dit que vous aviez trouvé ?

C : Pas à un seul moment. J’aime le premier album mais je trouve que notre prochain est meilleur. Et je suis sûr que si tu me demandes dans deux ans, je te dirais que le troisième est encore mieux. Si tu ne penses pas comme ça, je crois que tu devrais arrêter parce que cela veut dire que tu ne progresses plus. Ça ne veut pas dire que tu ne peux pas être fier de ce que tu as accompli avant bien sûr. 

J : C’est comme un grand voyage. 

C : Ce que tu viens de dire sonne comme l’émission X Factor. (rires)

S : Nous gardons la même approche après nos concerts, on reste très auto-critique. Il y a toujours un membre du groupe qui a quelque chose à redire sur sa partie ou sur celle d’un autre. Ça nous permet de garder du recul et de ne pas tomber dans l’auto-congratulation. 

C : Si ça devient trop facile, tu dois juste écrire des chansons plus dures. 

J : Chaque soir, on change aussi l’ordre de la setlist pour être concentré et amener de la surprise. On essaie toujours de chercher après le set mais il n’y en aura jamais car il n’existe pas. C’est comme chasser le dragon : jouer de la musique, c’est comme prendre de la drogue. Oh merde, encore une citation ! (rires)

Séparer le corps de l’esprit

Un mot sur les paroles, elles évoquent énormément le corps et l’esprit. Ce qui se passe à travers ta tête, ce que tu peux ressentir, penser et ce que tu vas faire subir à ton corps en conséquence. Ce qui donne une écriture à la fois poétique et physique. 

C : C’est une très bonne question et c’est un thème qui revient en effet beaucoup. Dans le prochain album, il y a un titre en particulier qui va en quelque sorte au bout de cette approche en abordant notamment un corps sur le point de casser. Il y a quelque chose à voir avec la séparation du corps et de l’esprit : qui es-tu ? Est-ce que ton enveloppe corporelle est vraiment la personne que tu es à l’intérieur ? L’apparence physique n’est pas seulement négative, elle peut en effet être une représentation légitime de ce que tu es. Il y a aussi à réfléchir sur ce que peuvent penser les gens en te voyant pour la première fois. C’est valable pour les hommes, les femmes, tout le monde. J’ai toujours aimé réfléchir à cette notion de ‘mutilation physique’ pour évoquer la séparation du corps et de l’esprit. 

C’est intéressant que tu aies remarqué ça sur The Great Regression parce que ce nouveau morceau ‘Body As A Structure’ va vraiment exploiter cette thématique à l’extrême. Je vais peut-être devoir y réfléchir à nouveau pour éviter d’être trop évident sur ce sujet par la suite. 

Une remarque à propos du rythme de vos morceaux : ils sont très rebondissants. Quelque soit l’élément. Est-ce que c’est quelque chose auquel vous faîtes attention notamment pour la version live pour y ajouter des variations ?

C : On est assez jeunes pour avoir grandi avec le néo-métal et c’est ce genre qui nous a inspiré sur cette caractéristique. Ce qui est assez drôle parce que la génération précédente avait déjà catalogué ce style comme dépassé. Maintenant, je reconnais cette influence autant dans les groupes heavy que noise. Notamment dans un groupe comme Knives

J : Tu le retrouves aussi dans le hip-hop, la dub-step ou le drum’n’bass. Ce sont des musiques portées par des basses et des ‘booms’ qui te restent en tête. 

C : Ce qui a porté préjudice au néo-métal, c’est le chant. Si tu mettais un chant punk à ces morceaux, ça sonnerait nettement mieux. 

S : Le son de la caisse claire est aussi très particulier, blindé de réverb’. C’était la tendance à l’époque mais elle est devenue très vite marquée et datée.

C : Pour autant le néo-métal, c’est de la musique de soirées et de fêtes. Nous, on a envie de s’amuser avec le public mais on veut être sérieux, voire sinistres. Ce n’est pas censé être drôle. 

J : ‘Notre groupe est là pour que tu puisses ramener des émotions assez intenses, ta colère par exemple et pouvoir tout laisser sortir pendant le concert. Les gens ne peuvent pas forcément faire ça chez eux ou au boulot donc nous sommes là aussi pour ça.’

C : Heureusement, je ne vois jamais d’effusion de violence ou de bagarres pour autant. Je me souviens d’un concert à Biarritz à l’Atabal qui était gratuit avec 800 personnes où le public était vraiment chaud. Un autre soir me revient au Transbordeur à Lyon où l’on a partagé la scène avec La Jungle, les gens avaient l’air sur une autre planète.

Actuellement, vous faîtes partie d’une scène qui joue une musique agressive dans la forme mais très ouverte aux autres dans le fond. Ce qui est nouveau, accueillant et très défoulant pour le public. Est-ce que vous avez conscience d’alimenter cette sorte de paradoxe ?

C : Oui et il y a beaucoup de groupes récents que j’apprécie qui le font aussi. Par exemple, Enola Gay en est un autre avec des paroles très personnelles. Je recommande vraiment aux personnes qui écoutent leur musique de se pencher sur ce qu’elles racontent. IDLES aussi bien sûr, qui contient des moments personnels mais qui arrivent à rendre ça universel et à promouvoir l’amour à travers toute une communauté.

S : Les Psychotic Monks en France font ça aussi très bien. Prôner l’ouverture, l’amour, la positivité et aussi amener une prise de conscience des enjeux de notre société aujourd’hui. 

Enfin, quelle est la dernière chose qui vous a fait rire pendant cette tournée ? 

C : On dit énormément de conneries, notamment dans le van. On crée des devinettes, on fait des imitations et on finit toujours par mélanger de la bière avec de la limonade. Ce qui nous donne envie de pisser toute la nuit alors que notre van n’a pas de toilettes. 

 

Breaking news : DITZ est incroyable en live et il est exceptionnel qu’un stade ne dilue pas leur puissance. On ronge notre frein sur ce second album qui se dessine, dont on attend le nom mais surtout la date de sortie.