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Quoi de mieux qu’une période d’isolation pour se replonger dans la gargantuesque discographie de The Cure ? Dépressif, romantique, gothique, Robert Smith et sa coiffure ont traversé les époques pour devenir aujourd’hui cette machine à concerts de trois heures que tous les festivals s’arrachent. Tubes planétaires, phénomène de société, une des fanbases les plus solides de l’histoire de la musique et des albums intouchables pour une playfist résumé décrite ici.

Une discrète machine à tubes et une très rapide transformation.

Si Three Imaginary Boys n’est pas la pierre fondamentale et indépassable, il ne manque pas de pépites. Des pop songs de 3 minutes dont l’efficacité est restée intacte 40 ans plus tard : des riffs contagieux, une batterie discrète et une interprétation déjà juste et à fleur de peau dont les capacités vocales ne vont faire que s’accroitre. “Killing An Arab“, “Jumping on Someone Else’s Train“, “Fire In Cairo” et son titre phare ont tourné assez de têtes à l’époque pour garantir une suite surveillée de près.

A l’issue d’un premier album au ton léger, l’histoire se dramatise progressivement. Il est étonnant de voir le débit des sorties pour le groupe et à quelle rapidité leur son va évoluer, s’étoffer, s’alourdir. Seventeen Seconds est plus proche de Joy Division et ces 35 minutes ne sont que l’ébauche de ce qui va suivre dans les deux albums suivants. On retrouve encore aujourd’hui des morceaux qui peuplent les setlists 40 ans plus tard comme la dansante “Play For Today“, l’inusable et premier tube “A Forest” ou le goût pour les introductions interminables sur la quasi instrumentale “At Night“. Faith est du même moule pour une durée presque équivalente avec des tubes comme “Primary“, “Other Voices” ou “All Cats Are Grey“, qui retrouve une seconde vie en générique de fin dans la B.O du Marie Antoinette de Sofia Coppola. Ces albums sont aussi le début d’une mise en scène complètement différente avec une assimilation à la scène gothique, le phénomène des Curistes qui ne prendra vraiment qu’en 1985 et la starification de Robert Smith comme icône sensible et émo. Dramatique sans être plombant, ils intègrent aussi plus de synthés et une production avec plus de souffle. Comme si il fallait percer un brouillard pour commencer à apercevoir le groupe. Mais tout ça n’est rien comparé au claustrophobe et renfermé Pornography qui suivra moins d’un an plus tard.

Le point de non-retour.

Véritable diamant noir de leur discographie, il ne semble pas subir le poids des années. Il suit la mode de l’époque avec une tracklist courte de 8 titres mais où aucun titre ne flirtera en-dessous des 4 minutes. Les Cure sont ici à l’apogée de leur gestion du rythme avec des titres à l’ampleur et à l’ambiance inégalées. Avec ses histoires hallucinées et désespérées, Pornography pourrait très bien faire l’objet d’une adaptation dessinée ou animée et ses morceaux semblent vivre à travers nos oreilles. Si la batterie galopante de “The Hanging Garden” en fait le candidat idéal du single accessible, il est de ces albums parfaits qui déroulent son emprise sur l’auditeur. Des mélodies implacables, une basse hantée, des percussions martiales et une voix aussi frappante qu’un cri dans la nuit. Nous n’avons pas envie d’être à la place du narrateur : se faisant manger par des vers dans “Siamese Twins“, en pleine perdition sur “The Figurehead“, un homme aveugle lui embrassant la main sur “A Strange Day“. Un voyage effrayant, désolant, très imagé et participant au travail sur l’ambiance.

Conçu pour se libérer de pulsions suicidaires et avec la ferme intention d’en finir avec le groupe, notamment à cause du rythme de concerts incessants avec 200 dates par an, Robert Smith est habité d’une énergie du désespoir et c’est sûrement ici que son interprétation se veut la plus déchirante. A dormir dans les locaux de leur label Fiction et à dépenser majoritairement leurs argents dans l’alcool et le LSD, le groupe va se recroqueviller sur lui-même pour finir par ne plus se parler pendant un an et demi et voir Smith devenir un membre à temps plein des Siouxsie & The Banshees. La première écoute de Pornography est un souvenir marquant et les suivantes également. Peu de disques nécessitent une immersion telle et quel plaisir de se plonger dans un univers pareil, aussi dépressif et intense qu’il soit. Peut-être trop dur ou monolithique pour certains, il saura rendre la pareille à ceux qui décident de s’y risquer avec aucun titre pris à défaut et une construction sans faille du début à la fin.

Simple remise en route avant l’explosion.

En 1984, The Top sonne comme un reboot. L’ambiance, le son, le tempo y sont sacrément différents. Parfois simple brouillon du futur succès démentiel qui les attend, ce disque sonne comme celui des expérimentations de tous bords. Percussions tribales sur “Wailing Wall“, sonorités asiatiques sur “Dressing Up” qu’on retrouvera plus tard l’année d’après sur “Kyoto Song” , The Top est décrit comme un disque psychédélique et reste aujourd’hui un sympathique rafraîchissement de transition mais il aurait pu être un exercice sacrément casse-gueules. Les setlists vivent encore avec la fatigante “Give Me It“, la sautillante “The Caterpillar” mais on peut y voir les sorties de routes qui les amèneront dans le meilleur des cas au disque suivant ou à Wild Mood Swings

Le baiser de l’amour.

Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me est le disque qui ouvrira toutes les ambitions expérimentales pour les Cure et il ne va pas faire dans la demie-mesure. 18 titres et 74 minutes pour se remettre du succès planétaire qu’a été le disque précédent. C’est donc une oeuvre fleuve où les ambiances se succèdent : dansante sur “Hot Hot Hot!!!“, jouissive sur “Why Can’t I Be You?“, implacable sur “Fight“. En 6 minutes, “The Kiss” place directement les enjeux avec une très longue intro en instrumentale, de la place pour les solos de guitares, une batterie plus aérienne que par le passé et un Robert Smith qui débarque à la quatrième minute lorsqu’on y croyait plus pour nous balancer le nom de l’album comme premières paroles. La basse de Simon Gallup est ici à son meilleur en termes de groove avec des titres chaloupés que l’on n’attendait pas de la part des Cure. Ce drive imparable, on le retrouve partout dans le disque : “Torture” et ses trompettes conquérantes, la balade “How Beautiful You Are” aussi remuée que réussie avec ses violons utilisés pour donner un énième souffle au titre, les planantes “Snakepit” et “Like Cockatoos” qu’on croirait enregistrées dans un nuage d’opium ou “All I Want” et ses riffs démoniaques. Il est impensable d’imaginer le chanteur de Pornography se lâcher sur “Hot Hot Hot!!!” mais les 5 ans d’écart ont affranchi le groupe et il semble prêt à toutes les prises de risques. “If Only Tonight We Could Sleep“, reprise notamment par les Deftones, marque aussi une évolution dans la recherche sonore du groupe pour un titre aussi mystérieux qu’envoûtant. Sa production est aussi à mettre en avant dans les réussites du disque en intégrant des nouveaux instruments dans tous les sens, en respectant la folie et les envies d’ailleurs de ses auteurs. Romantique sans sombrer dans la niaiserie, aventureux dans les compositions, ce septième disque est une épopée où l’on sent les membres en pleine possession de leurs moyens et déterminés à aller aussi loin que possible. Si “Fight” termine le disque par une note épique et plus sombre, The Cure réussit le double exploit de tenir la cadence tout au long de ce double album et d’enchaîner après leur plus gros succès un disque fougueux et surprenant.

Avec “Open“, Wish démarre sous les meilleurs auspices. Un riff de guitare en boucle comme toile de fond et la première de très longues pistes remarquablement cadencés où les minutes s’étirent sans que l’on s’y s’ennuie. Les derniers couplets sont au contraire souvent les meilleurs et là où le groupe en profite pour lâcher toute la tension contenue. Cet album est parfois l’illustration de ce qu’aurait pu être The Cure comme groupe de post-rock. On ne les retrouvera jamais plus à ce niveau, aussi bien dans la construction de leurs morceaux que dans la gestion du rythme. En mariant un son très rock et impactant à ses structures bien loin du simple couplet/refrain, ce neuvième disque use aussi intelligemment des overdubs pour ajouter du coffre et l’ampleur de titres comme “High” s’en trouve décuplée. Autre morceau de bravoure et indispensable usine à frissons en concert, “From The Edge Of The Deep Green Sea” offre l’un des meilleurs titres du groupe grâce à ce riff de guitares qui revient tout au long du morceau, accompagné tout du long de ces notes de claviers pour maintenir le rythme de ce morceau épique. Robert Smith plane au-dessus de ses paroles : toujours à nous conter une histoire d’amour impossible, son interprétation est encore une fois à tomber et le titre est inspirée par son histoire avec sa femme Mary. Usant d’itérations et de rimes pour mieux nous embarquer, ils réussissent ce long voyage de sept minutes sans véritable refrain sans nous empêcher de retenir nos larmes lors du climax « Too Many Years I’ve Cried Over You ». Mais tout n’est pas rose sur ce disque et il contient quelques accidents de parcours qui font que c’est le premier album décrit : “Wendy Time” est redondante, “Doing The Unstuck” et son “Let’s Get Happy” serait mièvre à mourir si elle ne précédait pas “Friday I’m In Love” que l’on mangera à chaque concert depuis. Wish se prend sérieusement les pieds dans le tapis dans sa deuxième moitié et peine à se relever et il faudra attendre “Cut” pour retrouver inspiration et énergie. Il en reste 28 ans plus tard un album brillant lorsque les planètes s’alignent et le début de la fin lorsque les choses se gâtent…

Vingt ans d’efforts vains.

Wild Mood Swings débarque en 1996 après que Wish se soit vu une volée de critiques de puristes reprochant aux Cure d’avoir sombré dans la niaiserie. Le tout étant cristallisé par le tube interstellaire et insupportable qu’est “Friday I’m in Love“. Quatre ans d’attente, leur plus longue pause à l’époque pour un disque qui regorge d’essais, de nouveaux instruments, Jason Cooper à la batterie à intégrer et dispose de ce côté aventureux et cassé qu’on voudrait aimer. “Want” est la meilleure chanson que le groupe a sorti dans les années 90 et cela tient à son implacable montée et une interprétation d’un Robert Smith à l’intensité impressionnante. Quoiqu’on en dise, les trompettes de “The 13th Song” et l’excentrique “Gone!” ne ne sont pas un si grand écart aux virages entrepris sur Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me.

Pourtant, on navigue souvent dans un ventre mou pas désagréable, cohérent mais manquant d’éclats. “Jupiter Crash” et “This Is A Lie” sont de belles chansons mélancoliques s’étirant à raison et méritant bien des écoutes alors que des naïves “Strange Attraction” ou “Mint Car” semblent être juste là pour remplir la tracklist. Pour autant, le groupe réussit à placer “Return” ou “Round & Round & Round” comme de sympathiques et légères pop songs. Celle qui arrive à concilier les humeurs de ce disque est sûrement l’atmosphérique “Numb“, reposant sur de simples accords de guitare sèche. Cette histoire d’un drogué qui souhaite tout oublier se déploie tranquillement, prend de l’ampleur grâce à ses violons et aurait du faire office de conclusion.

A la place et sans le savoir, les deux derniers morceaux laissent présager le rythme neurasthénique de leur prochain disque. Ce disque n’est pas la catastrophe que l’on a pu lire à l’époque ou encore aujourd’hui mais il est clairement un coup d’arrêt qualitatif dans la carrière du groupe où seuls deux véritables titres sont à sauver. Sur la compilation Join The Dots sortie en 2004, on retrouve six faces B à la même période qui donnent à penser sur ce à quoi le disque aurait pu ressembler. Sûrement un mauvais souvenir, les lives ne garderont que peu de traces de WMS et l’on y voit d’ailleurs plus l’infâme bouillie “Wrong Number“, issue du best-of Galore et privilégiée au moindre titre entendu ici sur ce dixième album. Dans les sorties parallèles datant de la même époque, il faut bien sûr souligner la participation aux B.O de Judge Dredd et The Crow. Pas de jaloux, un morceau inédit pour chaque avec “Burn” devenue abonné aux concerts pour un film gothique dont l’association avec le groupe était incontournable.

Arrive l’épineux Bloodflowers, vendu comme le troisième volet de la “trilogie” commencée par Pornography puis Desintegration. Orné d’une pochette laide et très représentative d’un certain graphisme des années 2000, il signe un retour aux sources pour rassurer un public échaudé par l’album précédent. Il sort à l’aune des 40 ans de Smith et on peut le dire, c’est la crise. Avec des morceaux interminables, une production plate où rien ne ressort à part des claviers rincés et un sérieux penchant pour le sentimentalisme dépressif et fatigant autant dans les paroles que l’interprétation. Le disque semble peser une tonne et demeure 20 ans plus tard ce qu’il y a de plus chiant et pénible dans toute leur discographie. Conçu avec des règles à la Brian Eno les obligeant à devoir utiliser tel accord ou respecter tel tempo, seuls les solos de guitares sont improvisés. Le chanteur voulait d’ailleurs utiliser toutes ses grattes mais après avoir réalisé qu’il en avait plus de 50, il a très vite mis cette idée de côté. Difficile de retenir un titre dans cet océan d’eau tiède mais deux passages méritent notre attention : les deux dernières minutes de “39” et “Bloodflowers“. Fait rare, même le premier morceau n’arrive pas à capter l’attention.

Si WMS ne méritait pas tant de vomi, Bloodflowers est bien loin du statut que ses auteurs veulent lui conférer. Doté d’une production plus dynamique, moins datée et de morceaux plus courts, le verdict aurait pu être tout autre. Un constat reste assez navrant : le groupe sort 2 best-of d’affilée entre 1997 et 2001 avec en prime, des inédits tous aussi affreux comme “Just Say Yes” et “Cut Here” qui ressemblent à du… No Doubt.

Visiblement, The Cure avait aussi envie d’autre chose puisqu’ils font appel à monsieur Ross Robinson plus connu pour sa production avec Korn, Limp Bizkit et Slipknot que pour sa passion pour la cold wave et les synthés. Réputé pour violenter ses artistes, ce n’est pas un hasard si on entendra ici Robert Smith gueuler comme jamais. “Allez, fais-moi pleurer !”, lui hurle au visage le producteur alors qu’il s’apprête à enregistrer. Il s’exécute, à tel point que certains titres comme “Never” sont épuisants. Comme depuis 20 ans, les Cure soignent leur intro et leur sortie avec “Lost” et “The Promise“. Elles contiennent toutes les qualités de ce disque, à savoir une production plus âpre avec une voix bien mise en avant dans le mix, une batterie dont on ressent le coffre et des textures laissant à la fois place aux guitares tout comme à l’espace nécessaire au son du groupe.

Travers récurrent du groupe, le disque s’écroule dans sa seconde moitié et finit par fatiguer. “Us Vs Them” convainc dans l’exercice de l’envolée énervée mais sa voisine alt.end tombe très vite à court d’énergie. A ça s’invite les creuses “The End of the World“, “Taking Off” et “(I Don’t Know What’s Going On)” qui sonnent comme les inévitables fillers des décennies 90 et 2000.

Dernier né, 4:13 Dream est si vieux qu’il a été à l’époque confirmé en 2008 sur… Myspace. “The Only One” semble avoir été déjà composé 37 fois par le groupe et semble être le retour des pop songs baveuses de 4 minutes. Ritournelle sur le sentiment amoureux, elle peut rassurer sur la capacité des Cure à composer des titres joyeux, compacts et fédérateurs pour les fans de leur période mainstream. Autant qu’elle use par sa mièvrerie et son côté inoffensif. Léger dans l’ensemble, on y retrouve “Freakshow” ou “Sirensong“, leurs plus courts morceaux depuis les années 70. Robert Smith sonne véritablement emballé et c’est peut-être le disque le plus optimiste des Cure. Si les trois mois de travail de l’album précédent auront suffit au chanteur pour qualifier l’expérience comme difficile et intense, on sent ici que cette cuvée 2008 a été enregistré dans un contexte nettement plus serein. Pensé pour les lives, il vieillit bien par sa production spacieuse mais donnant un vrai touché organique aux sons de batterie et de guitares. On y entend parfois une relecture de leur propre discographie et si les coups d’éclats s’y font rares, il reste très agréable. Hormis sa pochette hideuse, on retiendra comme toujours le premier morceau : un classique grower en crescendo “Underneath The Stars” qui peine tout de même à élever le niveau d’intensité. Par contre, “The Scream” en fin de tracklist surprend. Incisive avec un riff de gratte rappelant encore une fois Kiss Me, elle marque le retour d’un Smith rageur sur des refrains étonnants. Cette fin d’album semble reprendre les choses à zéro. Comme si le groupe s’était exercé à se rassurer et s’échauffer pendant 10 titres pour atteindre un autre état de composition, décidé à en mettre plein la gueule. Au-delà des 13 morceaux retenus, il en reste 20 qui ont été enregistrés et seules 4 faces B ont été partagées depuis. Un certain 4:14 Scream ainsi qu’une édition double album 4:26 Dream évoquées par Smith en 2014 ne sont jamais sortis.

Iconique.

13 disques, 42 ans de carrière et la promesse d’avoir 3 nouveaux albums en stock. The Cure dispose d’un catalogue impressionnant de tubes et d’au moins 5 albums qui peuvent s’écouter sans la moindre chanson à zapper. Peu de groupes dans l’histoire de la musique ont su embarquer un monde tout entier et une communauté de fans dans un univers si particulier et imagé. A la force de sa voix toujours incroyablement intacte, Robert Smith épate par ce don à nous embarquer. Si les efforts en studio sont discutables depuis 1996, il est très complexe de trouver une richesse comparable à leur discographie et se replonger dans leur carrière ne fait que constater un parcours fascinant. 50 morceaux retenus, dont l’intégralité de Pornography pour 4 heures et 15 de musique.

Puisque citer l’ensemble des artistes inspirés par The Cure équivaudrait à rallonger de moitié cet article, qui de mieux que Trent Reznor pour boucler avec cette déclaration d’amour à un groupe unique ?