Les vingt-deux ans de silence séparant mbv de Loveless ont grandement contribué à façonner la légende de My Bloody Valentine et à mettre le petit monde sensible des amateurs de pop indé sous pression. Dans ce contexte, l’irruption de l’album sur le site du groupe la nuit du samedi 4 février a déclenché une excitation bien compréhensible, même si cela n’explique pas entièrement l’accueil dithyrambique de la part de certains médias et le soudain coming out d’une telle armée de fans extrémistes.

La vision de Kevin Shields reste unique et souvent fascinante mais on retrouve a priori les inégalités et autres complaisances auxquelles le groupe nous avait habitué sur ses deux premiers albums. Cela n’enlève évidemment rien au caractère révolutionnaire de la discographie de My Bloody Valentine, et il faut reconnaître qu’après s’être farci pendant vingt ans des influences shoegaze plus ou moins hasardeuses à toutes les sauces une simple écoute de ce nouvel album réaffirme Kevin Shields comme un visionnaire qui ne se contente pas de régurgiter une formule toute faite. On serait même tenté de qualifier de shoegaze tout ce qui est venu après ce groupe. Soulignons également que cet album a des propriétés addictives qu’on ne soupçonne pas forcément au départ, et ce malgré un final un peu grand-guignolesque (à l’heure où j’écris ces lignes et sans que je m’en sois rendu compte, l’album totalise plus d’une vingtaine d’écoutes sur mon ordinateur en tout juste un mois, ce qui est très rare).

En 2013, My Bloody Valentine n’est donc pas une disgrâce ou un anachronisme, et c’est déjà une réussite. En-dehors de ses indéniables charmes (la noise-pop tordue et majestueuse de She Found Now, Only Tomorrow et Who Sees You, les envoûtants détours new-wave de New You et In Another Way), ce disque tant attendu propose essentiellement un son authentique et une conviction artistique inébranlable à une époque où les normes de production tendent trop souvent vers un perfectionnisme cache-misère, un recours parfois outrancier à la technologie, une mise en forme toujours plus sophistiquée et uniforme. Tout le monde sonne un peu pareil de nos jours et l’on distingue de moins en moins un groupe d’un autre entre tous ces FoalsKlaxonsFriendly FiresBloc Party, un phénomène qui ne date pas d’hier mais qui tend toujours à s’accentuer. Sans crier gare, mbv s’impose comme une sorte de madeleine de Proust, un parfum rassurant, un disque barré mais organique qui remet les contours flous et une certaine idée du romantisme au goût du jour.

Malgré le côté parfois irritant du personnage, on ne peut que se réjouir du choix de Kevin Shields d’avoir sorti cet album en autonome et d’être resté intransigeant et fidèle à ses principes jusqu’au bout. Vous me direz que Radiohead ceci et machin-chose cela, mais Shields ne nous vend pas une réinvention bidon ou une version 2.0 du son de My Bloody Valentine, et il s’en sort avec la satisfaction de donner une suite cohérente aux lointains Isn’t Anything et Loveless. Il n’est évidemment (et heureusement) pas le seul musicien à poursuivre un idéal de cette sorte, mais ce retour tant anticipé donne une répercussion inhabituelle à sa démarche. En fin de compte, c’est le refus de livrer un produit fini selon les critères esthétiques modernes qui rend ces morceaux si singuliers à l’heure actuelle et qui permet au groupe de surclasser tous ses imitateurs. D’un côté, les suiveurs à l’apparence cartoonesque et de l’autre, les originaux. Les purs et durs.