La scène indé américaine de ces dernières années compte dans ses rangs de drôles d’oiseaux. Si l’on s’en tient aux plus reconnus d’entre eux, les Animal Collective, Grizzly Bear, MGMT, Vampire Weekend, Deerhunter, parmi d’autres, ou encore les défunts Girls et les marginaux comme Ariel Pink, on a l’impression d’avoir devant soi un congrès de nerds lancés dans une surenchère permanente d’éclectisme musical. L’émulation est évidente. C’est un peu à qui pondra l’arrangement le plus travaillé, se fendra du pont le plus barré et casera le plus de références en 3 minutes 30. Sans oublier les multitudes de side projects fleurissant entre chaque disque et une certaine peur panique de se répéter ou de tomber dans la facilité. À chacun de faire son tri dans le tas, tout le monde ne se laissant pas prendre au jeu de ces petits malins. Mais s’il y a parfois de l’imposture et du pet foireux dans cette ‘relève alternative’, il faut aussi reconnaître qu’elle nous a apporté de très bons disques, et qui plus est dans un éventail de styles assez différents. Ça fourmille d’idées, d’originalité, de petits coups d’éclat. En comparaison la jeune scène anglaise paraît étrangement amorphe, conservatrice et satisfaite de vivre sur ses acquis. On cherche vainement le nouveau Libertines, le nouveau Arctic Monkeys, le nouveau groupe d’une génération. On prend et on jette, faute de patience. Le NME veut du single qui tue et de la sensation immédiate là où Pitchfork a davantage tendance à cajoler des groupes en devenir sur le long terme. Quitte à se tromper et à agacer, certes. Ou à créer des monstres.

Ainsi, sans tube majeur et avec des albums plutôt inégaux, a priori peu accessibles, la noise-pop bancale de Deerhunter a lentement mais surement trouvé un public de fidèles. Rien que des hipsters pour certains, mais puisque l’on revient tout juste de leur impressionnant concert au Primavera Sound, un simple coup d’oeil à l’attroupement massif généré par le groupe dépasse de loin toutes les préconceptions. Il y a quelque chose d’irréel dans l’enthousiasme que provoque l’apparition de la silhouette androgyne, décharnée et maladive de Bradford Cox chez un public aussi hétéroclite. Entre son chant frêle, maladroit, l’agressivité de la musique et la froideur qui se dégage du personnage, une seule explication possible pour cet engouement: les chansons de Deerhunter ont ce petit supplément d’âme indéfinissable. L’influence de My Bloody Valentine est prépondérante, mais le groupe ne se limite pas à régurgiter un shoegaze pompier mille fois entendu. On pourrait passer des plombes à dresser une liste d’inspirations, toujours plus extensive au fil des albums. Contentons-nous donc de citer en vrac l’expérimentalisme post-punk, le Velvet Underground, Spacemen 3, David Bowie ou Sonic Youth. Avec ‘Monomania‘, Deerhunter se lance dans un garage-rock crade et dissonant à souhait mais continue de faire du Deerhunter avec une énergie renouvelée suite au plus rond et opulent ‘Halcyon Digest’. Sur un milieu d’album épatant, l’enchainement de ‘Sleepwalking‘ et du tubesque ‘Back To The Middle‘ rend obsolète tout ce que les Strokes ont fait depuis 10 ans. C’est du garage alternatif qui ne tourne pas autour du pot en terme de son et de compromis. Bradford Cox assume ses choix et croit dur comme fer en son groupe, pèse ses mots et provoque sans état d’âme. Quelqu’un a dit rock n’ roll ?

Mais l’arme secrète de Deerhunter n’est autre que le guitariste, co-songwriter et co-vocaliste Lockett Pundt, moins en vue que d’habitude ici pour cause de projet solo (Lotus Plaza). Malgré son absence durant la genèse de cet album, il se charge d’arrondir les angles et de faire planer de savantes lignes mélodiques sur l’ensemble. Sa seule contribution à l’écriture de ‘Monomania‘ est l’élégiaque ‘The Missing‘, qu’il chante également, peut-être la meilleure chanson du disque et une vraie bouffée d’oxygène après le duo d’ouverture claustrophobe ‘Neon Junkyard‘/’Leather Jacket II‘. Partout ailleurs son travail d’accompagnement sur les compos est une bénédiction, et si l’album s’en prend souvent aux tympans (mais pas autant qu’en concert) l’élément ‘pop’ de noise-pop est toujours palpable. Qu’on ne s’y trompe pas: le disque est invariablement catchy et bourré d’évidences mélodiques malgré ses décharges électriques, et c’est sans doute la livraison la plus concise, cohérente et homogène dans l’histoire du groupe. Une petite bombe pleine de bonnes intentions et avec un coeur grand comme ça.