Il fut un temps où le terme garage-rock était synonyme de manque de moyens, d’identité sonique façonnée à l’arrache, de ferveur marginale, de contre-culture, d’échecs commerciaux inéluctables et de groupes sensationnels reconnus longtemps après leur séparation. Qu’est-il advenu de ce paradis perdu du sans-compromis, de la dissonance et de l’attitude rock primitive? Depuis les Sonics et le mouvement initial des années 60, le Velvet Underground, les Stooges puis le punk sont passés par là, ainsi qu’une longue série de descendants plus ou moins malchanceux dévoués à la cause. Ce n’est qu’aux alentours de 2001 que l’appellation garage a commencé à faire fantasmer les publicistes. Inexplicablement remis au goût du jour par cinq gosses de riche en Converses et deux énergumènes habillés en rouge et blanc, le garage a miraculeusement renversé sa destinée. Et perdu un peu de sa poésie dans la foulée, car effet de mode oblige, la forme a commencé à primer sur le fond.

[url=https://www.visual-music.org/chronique-1043.htm]Lucysky nous le disait dans ces colonnes[url]: pas mal de groupes comme The Hives ont adopté les influences mais pas l’âpreté du son, certains ont fuit leur garage dès qu’ils ont pu et beaucoup d’autres se sont engouffrés dans la brèche sans aucune légitimité. Nous n’en dirons pas autant des Black Lips, dont le rock poisseux et sous-produit est longtemps resté diamétralement opposé au garage Disney squattant les ondes. Loin de mettre de l’eau dans leur vin à la première occase, les petites frappes d’Atlanta ont fait de la scène leur raison d’être et sorti une poignée d’albums bordéliques suant le vice, la mauvaise bière et le je-m’en-foutisme, avec en prime d’évidentes qualités de songwriting et une solide connaissance des classiques. Seule ombre au tableau, par manque d’ambition ou simple lacune le groupe n’est jamais parvenu à adopter un son qui lui soit véritablement propre et reste aujourd’hui encore quelque peu caméléonique dans sa manière d’enregistrer et de mettre en forme ses idées.

L’album précédent produit par Mark Ronson montrait pour la première fois une envie de séduire à plus grande échelle avec une prod’ aérienne et une touche très surf rock, sans pour autant compromettre l’irrévérence des américains. On pourra le regretter ou non, ‘Underneath The Rainbow‘ pousse le bouchon encore plus loin avec des contours encore plus clean, des relents de rock sudiste et une section rythmique souvent gonflée à bloc. Avec le batteur des Black Keys Patrick Carney aux manettes sur une bonne moitié des titres la musique est inhabituellement soignée, calibrée et accessible, et cette approche n’est pas altérée par le reste de l’album, enregistré à New York par Tom Brenneck (The Budos Band). Le niveau d’ensemble des compos, l’exécution sans faille du groupe et son énergie toujours communicative font d”Underneath The Rainbow‘ un disque de rock tout à fait recommandable, sans défaut majeur et souvent très plaisant (on retient surtout les premières chansons puis, plus tard, la parfaite ‘Waiting‘ avec ses airs de vieux tube), mais dans l’absolu ce septième album pourrait être l’oeuvre d’à peu près n’importe quel groupe opportuniste arrivé dans le sillage du revival garage, mimant des schémas établis il y a 50 ans sans poser les couilles sur la table à aucun moment ou revendiquer quoi que ce soit. Les Black Lips se retrouvent dans une sorte de terrain vague musical et spirituel alternant garage, rock bouseux catchy un peu dans la veine des Kings Of Leon des débuts (en plus classe et érudit) et même boogie-blues à la Black Keys (‘Dandelion Dust‘), le tout balancé avec un bon goût que l’on qualifiera de ‘conventionnel’. Cela ne correspond pas vraiment à l’idée que l’on se faisait d’eux, mais pourquoi pas. On reste cependant intimement convaincu que ce groupe aurait beaucoup plus à offrir dans un registre plus proche de ses origines, l’ascension des charts étant un domaine où les Black Lips auront à priori bien du mal à rivaliser avec les tâcherons putassiers de leur génération.