On pleure souvent à tort les groupes qui, au soir d’une carrière bien remplie, décident de raccrocher. Cela permet bien souvent aux outsiders de se révéler, bien décidés à prendre la relève. Le cas des Svinkels ne fait pas exception. Leur split semble avoir fait bouillonner nombre de leur confrère. Après Maniacx, Karlit & Kabok ou le Klub des 7, c’est au tour de Redbong de sortir les crocs.

Après un excellent second album au titre évocateur – ‘La France qui se lève tard (et qui t’emmerde)‘ – les stéphanois ont décidé de s’orienter vers un album concept où l’auditeur suit une histoire à la manière de l’excellent ‘Lipopette Bar‘ d’Oxmo Puccino. A la différence de l’esthète parisien, point de narrateur omniscient ni de background enrichi au lyrisme échevelé. Chaque intervenant de l’album joue un rôle, ce qui renforce l’immersion dans ce film sans sonore.
Qui dit film, dit scénario. Ici, le point de départ est l’antagonisme entre les deux MCs de Redbong. L’un galère en faisant des jobs alimentaires tandis que l’autre choisit le business souterrain. Le duo joue constamment sur la frontière réalité/fiction : les deux personnages principaux sont rappeurs, leurs thèmes de réflexions sont ceux de Redbong (‘Contre‘, ‘J’aime pas‘) et vont même jusqu’à narrer avec humour une de leur date (‘Road Trip‘). Cependant la fiction prend le dessus à la faveur d’un escalade de violence exponentielle, avant une chute inattendue mais on ne peut plus logique. Pas de doutes, l’écriture et la construction de cet album sont magistrales.
La bande son semble là avant tout pour souligner le propos de l’album. Ça démarre doucement, faisant la part belle aux instruments (batterie et trompette sur ‘Comme un lundi‘, synthé sur ‘Hip hop Poulidor‘, guitare électrique sur ‘Contre‘). Ce son organique s’efface au profit des machines de plus en plus menaçantes à mesure que le scénario s’assombrit. Redbong se permet de changer fréquemment d’influences pour poser leur hip hop. On passe de la drum & bass (‘Road Trip‘) au ragga rugueux (‘Service Contentieux‘) en lorgnant sur l’indus (‘La Teigne‘) voire sur l’abstract hip hop (‘Le split‘) sans oublier le hip hop plus classique (‘J’aime pas‘ et son énorme séance de scratch). Le tout sans perdre en cohérence, ce qui constitue une sacrée performance.

Seul souci, peu de textes ont de l’intérêt lorsqu’on les sort du contexte du concept de base. Pour apprécier l’album, il faut l’écouter de bout en bout dans l’ordre déterminé. Pas sur que les adeptes de la lecture aléatoire façon I-Pod s’y fassent. ‘Divisés (… pour mieux régner)‘ vaut largement le coup de faire cet effort. En proposant un univers cohérent dans un style très cinématographique, Redbong a brillamment réussi son coup. Bravo à eux.