Alors qu’on nous a bien gavés avec les états d’âme provoqués par le ‘mariage pour tous’, un disque aussi bon, sincère et intelligent que ce ‘Pale Green Ghosts‘ fait sourire. On aimerait ne pas parler de disque d’homosexuel d’emblée, mais l’occasion est trop belle de souligner l’absurdité de notre époque. Question de timing. Voilà un album qui parle d’amour frustré, d’identité et de douleur avec une pertinence et une dignité qui ridiculisent plus d’un amalgame puant, plus d’un discours imprégné d’ignorance ou de bigoterie. Mais on ne convertira pas cette chronique en pamphlet anti-homophobe, rassurez-vous, d’autant plus que les sentiments étalés ici sont universels et à la portée du premier hétéro venu. N’en déplaise aux crooners ténébreux, aux vrais mecs tourmentés qui emballent de la meuf, il y a plus de couilles et de zones d’ombre ici que chez Mark Lanegan. Musicalement, même constat d’écrasante supériorité. Pour ne rien gâcher la voix de baryton de John Grant est une merveille, un idéal de sensualité masculine qui fait passer la grande majorité des singer-songwriters du moment pour un troupeau de chèvres.

Après le magistral ‘Queen of Denmark‘ de 2010 au succès critique non négligeable ([url=https://www.visual-music.org/chronique-1237.htm]y compris dans ces colonnes[url]), l’ex-Czars est de retour avec un deuxième album solo qui a le mérite de ne pas marcher sur les platebandes de son prédécesseur. Les esthètes folk-pop de Midlake sont out, l’électro de Biggi Veira du groupe islandais Gus Gus est in. C’est bizarrement foutu et bizarrement rétro, pas entièrement débarrassé de guitares acoustiques et de ballades épurées, mais clairement influencé par les productions clinquantes de la fin des années 80 – un évident pêché mignon de l’auteur depuis sa jeunesse. La présence de Sinead O’Connor n’étonne pas, et ses contributions sont d’ailleurs très réussies. Il ne manque plus qu’un caméo de Prince sur la chanson-titre et la disco new-wave de ‘Black Belt‘, deux morceaux surprenants qui déstabilisent d’entrée de jeu. On se dit ‘pouah, le pédé John Grant veut aller draguer au club‘, mais on a tort. Les synthés sont datés et discutables, c’est vrai, mais les chansons sont en béton armé. Et ces maudits synthés, on finit par les aimer pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des synthés datés sur des chansons en béton armé. Et quand fleurissent des arrangements de cordes à damner un saint, comme sur l’imparable ‘Vietnam‘, on se dit qu’on est peut-être devant l’un des meilleurs disques de l’année. Même le prog-jazz d’ascenseur d”Ernest Borgnine‘ prend une dimension supérieure au fil des écoutes, ainsi que l’électro bip-bip pouet-pouet pour le moins vulgaire de ‘Sensitive New Age Guy‘. La pop, cette équation complexe et tellement subjective.

Pale Green Ghosts‘ est essentiellement un album post-séparation. John Grant ne mâche pas ses mots dans ces nouvelles chansons pleines de ressentiment et d’attaques personnelles, mais aussi chargées de cynisme envers sa propre personne. Malgré l’omniprésence de ce thème le titre du disque fait référence au vert particulier des arbres de sa contrée natale, et cela ne prend tout son sens que dans les dernières minutes de cette copieuse heure de musique. Sans révéler tous les détails du scénario, ‘Glacier‘ clôt le disque à la manière d’une lettre ouverte aux jeunes gays qui en bavent pour trouver leur place et être acceptés. Par la même occasion c’est une chanson sur la fin de l’adolescence et de l’innocence, la tienne, la mienne, celle de tout le monde, et c’est aussi une missive de Grant à lui-même. En dehors de ça, pourquoi mentionner ce titre en particulier? Parce qu’on n’a que très rarement entendu une adaptation de musique classique aussi parfaitement aboutie et exécutée sur un disque de pop. Le final de ‘Glacier‘ débouche sans prévenir sur une relecture des concerts pour piano et orchestre de Rachmaninov avec un bon goût et une absence de prétention qui forcent l’admiration. Ce genre de tentative laisse souvent à désirer mais quand c’est balancé comme ça, rien à dire, respect. La musique classique, cette équation toute simple à la portée de tous.

Les excentricités de ce disque ne séduiront pas tout le monde, voire personne sur un site orienté vers le rock et la grosse guitare-grosse bite. Le pari de John Grant de mélanger des mélodies d’une classe folle avec des sons synthétiques alambiqués tient du numéro d’équilibriste. C’est le risque de proposer une oeuvre aussi originale et personnelle. Après tout, on a à faire à un artiste qui a annoncé sa séropositivité sur scène à peine informé du diagnostic. Un type abimé par la vie qui continue de jouer son va-tout sur l’honnêteté, le compromis, la spontanéité. Avec son passé de junkie et sa condition d’écorché vif, inutile d’attendre de douces niaiseries romantiques soigneusement calculées sur fond de bonne éducation chrétienne à la Chris Martin. John Grant n’est pas Elton John, l’homo passe-partout ami de la famille. Ici, pas de déclarations d’amour prêtes à consommer par le beauf bien pensant. ‘Pale Green Ghosts‘, c’est tout l’inverse, c’est un disque de pop confessionnel, provocateur, ambitieux et cultivé qui dit merde avec l’élégance d’un Scott Walker ou d’un David Bowie. Un de ces rares monstres musicaux qui attend patiemment son heure. Un futur classique.