Éternelle figure taciturne de l’alternatif américain, Mark Kozelek a traversé plus de deux décennies sur une sorte d’ile déserte émotionnelle. Ses Red House Painters ont bercé les campus des années 90 en ressassant inlassablement la même mélancolie désabusée sur des rythmes lents et des chansons souvent interminables, de façon tellement insistante qu’un ou deux genres furent créés pour l’occasion (sadcore, slowcore). De Codeine à Low, aucun groupe n’est véritablement parvenu à faire de ce style musical autre chose qu’une mode passagère, laissant à notre Droopy de l’ère grunge un statut de songwriter culte un peu barbant mais sauvé par sa belle voix de crooner, parmi les plus suaves de sa génération, un jeu de guitare stellaire à la Jimmy Page en plan folk et au moins un classique mineur à son actif: ‘Songs For A Blue Guitar‘ (1996). Peut-être un ou deux autres si l’on s’en tient à la très bonne presse du personnage, encensé aujourd’hui encore par les anciens ados tourmentés qui passaient volontiers ses disques pour 1. se donner un genre 2. conclure 3. partager une clope au pieu en mode lover existentiel et 4. se morfondre une fois plaqués (puis retour au 1). Ou pour les moins chanceux 1. essuyer un râteau et 2. y repenser amèrement (puis retour au 1). Bref. Quid des albums solo de Mark Kozelek et de son faux groupe Sun Kil Moon? Sensiblement la même histoire en plus acoustique et dépouillé, comme dans une session unplugged perpétuelle, avec par ailleurs des paroles de moins en moins abstraites et fleur bleue. Une folk alternative plus adulte, et donc en phase avec son public d’ex-étudiants déprimés – dévotion à ne pas sous-estimer puisque ce nouvel album jouit d’un stratosphérique 9,2 sur Pitchfork et d’un jackpot critique pour le moins surprenant.

Accueilli comme un aboutissement frôlant le chef d’oeuvre, ‘Benji‘ n’en est pas un mais vaut peut-être le détour pour les amateurs d’americana désolée et confessionnelle, pas tellement éloignée de celle d’autres loups solitaires tels que Richard Buckner ou Mark Lanegan, mais en moins bourrue. Là où ces derniers grognent et torchent un fond de bouteille entre chaque couplet, Mark Kozelek soupire, encore et encore. Dans ses meilleurs moments, comme sur le premier titre ‘Carissa‘, il conserve un don particulier pour créer des ambiances discrètement épiques avec le strict minimum. Un savoir-faire remarquable, qui gagnerait pourtant en efficacité avec davantage de concision. Pari risqué, ‘Benji‘ fait souvent fi des structures de chanson conventionnelles et balance une prose brutalement honnête, comme un presque quinqua qui raconte sa vie et vide son sac sur tous les aspects de son existence, sans la moindre pudeur ou recours à des métaphores. Fiction ou réalité, pas évident de faire le tri tant le contenu des paroles semble intimement personnel, et donc parfois assez tédieux (des proches qui meurent), complaisant (la pourtant gracieuse ‘I Watched The Film The Song Remains The Same‘ résume sa carrière musicale en 10 longues minutes), ou même limite grotesque (un tas d’anecdotes curieuses genre ‘Mary-Ann was my first fuck / She’d slide down between my legs and oh my God she could suck‘). Le type reste en roue libre de bout en bout et cela ne joue pas systématiquement en sa faveur, toute vérité n’étant pas bonne à dire, ni toujours très intéressante. Avec plus d’une heure au compteur l’expérience est originale, parsemée de belles digressions mais au final excessivement indulgente, un peu comme cet inconnu rencontré dans un bar dont la conversation intarissable finit par lasser. Question d’affinités, peut-être.