«Ladies let me tell you about myself / I’ve got a dick for a brain / And my brain is gonna sell my ass to you» (‘Be Sweet‘)

Comme chez Trent Reznor, le caractère ultra-névrosé des paroles de Greg Dulli a toujours été à la fois un énorme cliché du rock tourmenté des années 90 et un fascinant jeu de cache-cache avec l’auditeur (est-ce que je parle de moi? D’une version fantasmée de moi? De quelqu’un d’autre?). Tour à tour ivre de rancoeur, chaud comme un lapin, misogyne glacial ou baiseur shooté, le chanteur des Afghan Whigs n’a jamais mâché ses mots ou fait les choses à moitié. Notons qu’il y a (très) peu d’équivalents dans le rock alternatif d’aujourd’hui, même si les blancs-becs d’Interpol et The National ont tenté de reprendre le personnage à leur compte. Peine perdue.

Une telle ferveur ne sort évidemment pas de nulle part. Les Afghan Whigs font partie de cette fameuse génération de jeunes fous de la distorsion lancée par Sub Pop à l’époque de ‘Superfuzz Bigmuff‘ et ‘Bleach‘. Un groupe destiné à évoluer rapidement et à se démarquer de la scène de Seattle mais dont l’ascendance musicale ne ment pas, comme en atteste le proto-grunge de leurs premiers albums émulant certes les incontournables Replacements mais aussi et surtout Mudhoney. Joli pédigrée, doublé d’une intensité rare. Cette énergie viscérale héritée du punk ne s’est pas évanouie du jour au lendemain, bien au contraire puisqu’on la retrouve en filigrane sur ‘Gentlemen‘ (1993), ‘Black Love‘ (1996) et même ‘1965‘ (1998). Loin de se pearl-jamiser les Afghan Whigs sont restés fidèles au son tranchant des débuts tout en embrassant progressivement des influences inattendues dans l’univers très blanc du grunge. Entre rythmiques R n’ B, choeurs soul, riffs évoquant Isaac Hayes et hommages multiples aux labels Motown et Stax – on parle sans doute du seul groupe ‘grunge’ ayant repris The Supremes – un style unique et hybride n’a pas tardé à éclore, puis à fleurir, jusqu’à la séparation de 2001.

Le grand défaut de ce nouvel album, le premier en 16 ans, est donc facile à identifier: le romantisme ambigu, sombre et déviant du groupe y apparaît au compte-goutte, ou de façon superficielle. C’est une déception inévitable après une reformation très digne suivie d’une tournée prometteuse, d’autant plus que Greg Dulli a sorti de bons disques ces dix dernières années avec les Gutter Twins et les Twilight Singers (l’excellent ‘Powder Burns‘, ‘Dynamite Steps‘). Mais à l’image du riff gras et vieillot de ‘Parked Outside‘ ouvrant l’album, les Afghan Whigs nous reviennent avec des kilos en trop, un manque de conviction désolant et des ambitions discutables. Mystérieusement écarté de l’enregistrement de ‘Do To The Beast‘ pour des ‘raisons personnelles’, le guitariste probablement alcoolo-drogué Rick McCollum manque cruellement, son style écorché et dissonant ayant toujours été crucial. Il y a de quoi rester perplexe devant les contributions du bataillon de gratteux recrutés pour l’occasion, dont les illustres Dave Catching et Alain Johannes, qui semblent souvent hésiter entre singer leur prédécesseur et apporter du nouveau. Véritable ratage, le mid-tempo acoustique de l’atypique single ‘Algiers‘ reprend l’intro célèbre de ‘Be My Baby‘ des Ronettes avec une gaucherie déconcertante, très loin des habiles recyclages d’antan. Partout ailleurs ‘Do To The Beast‘ se laisse écouter mais ne décolle qu’en de trop rares occasions (citons ‘Lost In The Woods‘, ou ‘The Lottery‘ avec son final légèrement électro), sans vrai mordant ni enjeu émotionnel. Convenu et soucieux du qu’en dira-t-on, expérimental mais pas trop, produit vulgairement, difficile de s’emballer pour ce retour chez la maison mère Sub Pop, qui se devait d’être un événement à la symbolique forte. Ni réinventés, ni aussi troublants qu’avant, ces Afghan Whigs-là n’ont tout simplement pas grand chose à nous dire. Un disque plutôt contre-nature, donc.