La première fois que j’ai entendu parler du projet solo de Tom Morello, bouillonnant guitariste des Rage Against The Machine, j’imaginais à l’époque que ce serait sous la forme d’un déferlement de watts. Mais l’artiste, engagé à souhait dans la vie politique de son pays, allait m’asséner un sacré contre-pied avec un album folk acoustique assez inattendu et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a choisi ce pseudonyme. Tout débute à l’époque du collectif Axis Of Justice créé à son initiative et celle de Serj Tankjan des System of A Down. Une tournée plus tard, l’artiste se prend au jeu de l’exercice solo, The Nightwatchman étant devenu le superhéros du social américain actuel, allant de ville en ville afin de répandre la bonne parole et ce, ‘peu importe le coût‘ comme il l’arbore fièrement sur sa guitare en couverture de ce ‘One Man Revolution‘ dont il aura tout choisi, de l’artwork aux titres présents et dont il aura tout composé.

Ce qui surprend avant tout, c’est la voix grave de l’artiste. Jamais on aurait pu soupçonner ce timbre de voix à l’époque de ses deux groupes passés tant celui-ci s’est contenté de nous asséner de furieux riffs à vous en rendre muet. Le titre de l’album laisse bien évidemment entendre que cette première aventure solo ne sera pas qu’une manière d’assouvir un désir d’émancipation après deux splits mais bien aussi une envie de dénoncer les travers d’une Amérique rongée par l’injustice. Et c’est ainsi qu’après une première écoute loin de me renverser de ma chaise, je me suis rendu compte que certains morceaux s’étaient tout de même inscrits dans ma mémoire et peut-être plus que je ne l’imaginais, subtilement et très sûrement ! Me poussant à y revenir avec un même plaisir. Aidé pour l’occasion du producteur de toujours, Brendan O’Brien, l’artiste s’appuie sur sa maitrise vocale et instrumentale par delà des textes empreints d’une réelle douceur, interpelant littéralement l’auditeur comme sur ‘California’s Dark‘, morceau décrivant pourtant une émeute. Et parce que l’album est fait avec une grande simplicité il n’en est que plus touchant et chaleureux, point de pédales à effet ici, c’est une simple guitare acoustique qui sert d’accompagnement. La légèreté de l’instrument n’empêche d’ailleurs en rien de rendre certains morceaux très catchy comme ‘One Man Revolution‘. Revendiquant ouvertement des influences telles que Bob Dylan, Johnny Cash (dont la voix en fin de vie semble être la plus proche) ou encore Bruce Springsteen, l’artiste sensibilise l’auditeur avec délicatesse et harmonie agrémentant parfois ses compositions de discrets passages au clavier qui sentent bon l’Amérique profonde (‘Let Freedom Ring‘).
Et bien que Morello bénéficie d’une voix très expressive, il n’y a pas d’exercice vocal bluffant mais une réelle chaleur dans le timbre de voix du guitariste qui vous fera oublier ce détail, vous faisant passer de morceaux plus sensibles façon ‘The Garden Of Gethsemane‘ à des titres plus rythmés et emportés (en tout cas, autant que le permet une guitare acoustique) sur ‘House Gone Up In Flames‘. Il n’hésite pas à évoquer le temps d’un titre le racisme latent avec ‘Flesh Shapes The Day‘ où le guitariste aboie littéralement, chantant que ce sentiment n’a pas lieu d’être puisque Marie, Joseph, Jesus et ses apôtres étaient plus foncés de peau qu’on ne veut l’admettre. Un autre instrument insoupçonné vient relever certaines compositions, c’est l’harmonica. ‘Battle Hymns‘ est une bonne occasion de mettre en valeur une chanson toute en volupté où s’entremêlent celui-ci, la guitare acoustique et le clavier, une ‘débauche’ d’instruments pour la débauche de morts faite en Irak. C’est ainsi que l’artiste nous fait littéralement voyager dans une Amérique non plus dominatrice mais castratrice d’un peuple plein d’espoir et méprisé, trompé et abandonné. N’hésitant pas à inciter les laissés pour compte à faire comme Cesar Chavez et mordre les mains qui les nourrissent sur ‘Union Song‘. Un humanisme que poursuit le poing levé Morello sur ‘Maximum Firepower‘ lui permettant tout de même de varier son registre vocal, y accélérant le rythme, y rompant le ton et faisant par là-même de ce titre l’un des plus vivants. Cette folk teintée de blues, touchante à souhait, est distillée jusqu’aux confins de l’Irak, l’artiste estimant qu’il ne faut surtout laisser personne derrière, pas même à Bagdad car tout être humain a une famille, un rêve. Et bien malgré tous ses espoirs et cet album, sorte de pavé lancé dans la mare (en attendant un retour des troublions politiques Rage Against The Machine), Tom Morello n’en demeure pas moins réaliste avec une fin d’album plus pessimiste, ‘The Dark Clouds Above‘, étant au passage, avec ‘The Road I Must Travel‘, l’un des seuls titres à pouvoir se targuer de percussions qui se font aussi légères que l’aura été la guitare tout au long de cet album. Morceau phare étrenné par l’artiste (déjà à l’époque d’Axis Of Justice), ‘Until The End‘, profondément désabusé, transmet un réel sentiment de blues au service d’un morceau très prenant et annonciateur d’une bataille entamée il y a bien longtemps et probablement sans fin.

One Man Revolution‘ est un album sans prétention, brassant de nombreux thèmes chers au musicien ; des travailleurs exploités aux immigrés clandestins mexicains en passant par l’horrible guerre du Golfe, Tom Morello en profite pour nous rappeler lors d’un touchant pamphlet humaniste, à base de folk, blues, que chaque vie humaine a son importance. Vous savez désormais pour qui voter…